Les premières neiges se sont posées sur le majestueux Criou, au-dessus de Samoëns. Il y a à peine quelques semaines, ces mêmes pentes surplombaient les champs où amis et voisins se rassemblaient - récoltant les pommes de terre à la main, ramassant les pommes tombées dans les vergers en friche, et partageant de longues journées de travail et de rires.
Il faut une communauté comme celle-ci pour redonner de la visibilité à l’agriculture biologique et régénérative dans la vallée du Giffre, en Haute-Savoie, et pour rappeler à chacun que la sécurité alimentaire locale commence là où l’on vit.
Une vingtaine d’habitants de tous âges et horizons, dont plusieurs bénévoles de Lost Glacier, se sont relayés semaine après semaine pour venir en aide à Nicolas, maraîcher bio à Samoëns. Sur une petite parcelle à quelques minutes à pied du centre-ville, ils ont préparé la terre, planté, désherbé, arrosé — puis, enfin, récolté 1 444 kg de pommes de terre. Chaque famille est repartie avec sa part, tandis qu’une quantité équivalente a été remise à Nicolas, qui les a écoulées via son réseau croissant de clients. La plupart passent encore à son jardin sur rendez-vous, mais il effectue aussi des livraisons à vélo, notamment auprès des personnes âgées ou moins mobiles.
À peine les pommes de terre distribuées, une autre initiative a réveillé la vallée. Cédric, accompagnateur en montagne passionné de cuisine durable et de cueillette sauvage, a lancé un message impossible à ignorer : son vieux pressoir à pommes allait ressortir de la grange et reprendre du service.
Son invitation était simple et généreuse : venez cueillir les pommes tombées d’un vieux verger oublié, nettoyer plus de 300 bouteilles, et partager un pique-nique au bord du pressoir. Ceux qui n’avaient ni pommes ni bouteilles n’avaient qu’à apporter leur bonne humeur et un coup de main.
Dans les jours qui ont suivi, les bénévoles ont récolté environ 850 kg de pommes, soit de quoi produire quelque 425 litres de jus. Le travail était collectif et joyeux, rythmé par le tintement des bouteilles, le parfum du fruit écrasé et les encouragements constants de Cédric. Une étape s’achevait, une autre commençait : embouteillage, stérilisation, capsulage - chaque geste effectué ensemble.
Mais derrière ce charme rural se cache une réalité plus fragile. L’agriculture biologique reste précaire dans la vallée du Giffre. Les quelques producteurs encore en activité doivent sans cesse jongler entre viabilité économique et exigences d’une production artisanale, souvent non mécanisée. Et pendant que les chalets à plusieurs millions d’euros poussent un peu partout dans la vallée, les champs sont arasés, les vergers traditionnels disparaissent, et ceux qui subsistent ne sont plus récoltés, leurs fruits laissés à pourrir.
Le marché de Samoëns - fondé en 1355 par lettres patentes d’Amédée VI, Comte de Savoie, instituant un marché hebdomadaire chaque mercredi - attire encore la foule chaque semaine. Mais aujourd’hui, peu de choses permettent de distinguer ce qui est cultivé localement de ce qui arrive en camion de lointaines régions, bio ou non. La région pourrait s’inspirer des Greenmarkets de New York — nés dans l’adversité des années 1970, ces marchés strictement réservés aux producteurs ont permis de relier directement les consommateurs urbains aux petits agriculteurs. Là-bas, ils sont devenus moteurs de renouveau urbain ; ici, ils pourraient bien être une des clés de la survie rurale.
L’histoire qui se dessine dans la vallée du Giffre n’est pas nostalgique - elle est régénératrice. Elle montre ce qui se passe quand des voisins transforment un terrain partagé en projet commun. Quelques tonnes de pommes de terre, des centaines de litres de jus… mais surtout, la renaissance d’une vérité oubliée : qu’une communauté devient plus forte quand elle cultive sa nourriture ensemble.

